Les 16es de finale débutent ce soir avec une affiche opposant l’Afrique du Sud au Canada et la Coupe du Monde 2026 entre dans sa phase où la moindre erreur se paie au prix fort. Pourtant, depuis le coup d’envoi du tournoi, le football a souvent été relégué derrière une interminable succession de polémiques du côté des États-Unis et du Canada. Les retards provoqués par des protocoles météo devenus envahissants, les difficultés de transport aérien qui ont perturbé supporters et délégations, les inquiétudes autour des visas pour certains acteurs iraniens, sénégalais, haïtiens, irakiens ou encore congolais, les contrôles migratoires jugés excessifs, les tensions diplomatiques autour de Donald Trump après les restrictions visant certains ressortissants, sans oublier les critiques visant Gianni Infantino et la politique tarifaire de la FIFA, ont régulièrement monopolisé l’attention. Pendant que les deux voisins accumulaient les controverses, le Mexique avançait presque en silence, porté par un enthousiasme populaire qui n’a cessé de grandir. Sur le terrain comme dans les tribunes, le pays donne aujourd’hui l’impression d’avoir compris ce que beaucoup attendaient avant tout d’une Coupe du Monde, une immense fête populaire où le ballon reste au centre de toutes les conversations.

Cette opposition saute encore davantage aux yeux au moment où le Mexique aborde les matchs à élimination directe avec une confiance totale. La Tri a bouclé sa phase de groupes par un impeccable trois sur trois en dominant largement la République tchèque sur le score de (3-0), validant une première place parfaitement maîtrisée après avoir déjà assuré sa qualification. La dynamique est telle que l’engouement dépasse désormais largement le cadre du sport. Les autorités de Mexico ont décidé d’autoriser le télétravail pour une partie des agents publics lors du prochain match de la sélection. Les établissements scolaires de la capitale ont également suspendu les cours afin de permettre aux familles de vivre ce rendez-vous historique. Une décision inimaginable dans un pays où la compétition serait vécue dans la crispation. Alors que les États-Unis multiplient les débats sur la sécurité, les frontières ou l’organisation, le Mexique assume pleinement l’idée qu’une Coupe du Monde appartient aussi à ceux qui la vivent dans la rue. Dans les quartiers de Mexico, de Guadalajara ou de Monterrey, les habitants installent des téléviseurs sur les trottoirs, tendent des câbles électriques, sortent les enceintes et improvisent des fan zones bien plus authentiques que certains espaces officiels. Les marchands ambulants servent tacos, bières, aguas frescas et tequila pendant que les enfants courent avec des maillots verts sur les épaules. Les masques de lucha libre remplacent parfois les traditionnels drapeaux, les mariachis croisent les DJ de quartier et chaque but déclenche une clameur qui résonne dans toute la ville.

Une ambiance unique loin des dramas

C’est précisément dans les rues que bat aujourd’hui le véritable cœur du Mondial. Les billets affichent des prix totalement hors de portée pour une immense partie de la population mexicaine, mais cette frustration s’est transformée en démonstration populaire. «C’est assez fou ici. Ils ont tous des maillots, vraiment tous des maillots de la sélection mexicaine. D’autres maillots aussi, mais beaucoup de maillots de la sélection mexicaine. Notamment le maillot vert, que ça soit des copies, des faux maillots, des vrais maillots. Même quand le Mexique ne joue pas, dans toutes les villes, il y a cette ambiance particulière de Coupe du Monde avec de la décoration partout dans les magasins. Il y a un truc un peu marrant. Au Mexique, ils ont une chaîne de pharmacies et l’emblème de cette pharmacie est un personnage qui s’appelle le Docteur Simi. Un gros bonhomme vieux qui danse avec le maillot devant des certaines pharmacies. Ils ont aussi mis des maillots sur les statues. Tout le monde s’y met et ça crée une vraie ambiance. Certains produits peuvent augmenter avec la Coupe du Monde près des stades mais la vie locale reste plus abordable qu’aux Etats-Unis, notamment la nourriture. Il peut même y avoir des billets assez abordables pour une Coupe du Monde. Il ne faut néanmoins pas oublier les thématiques sociales avec la grève de plusieurs syndicats au début de la Coupe du Monde. Cela a été bien maîtrisé et d’ailleurs, même les grévistes ne voulaient pas bloquer et ruiner la Coupe du Monde mais plutôt en profiter pour se faire entendre», nous explique Ionim Fournier, journaliste indépendant accrédité pour la Coupe du Monde 2026, actuellement présent au Mexique. Au pied de l’Ange de l’Indépendance, les foules se rassemblent par dizaines de milliers pour chanter, danser et célébrer une équipe qui semble enfin rendre au pays l’espoir perdu depuis des années.

Cette ambiance dépasse largement les résultats sportifs. Le slogan « Y si sí » est devenu un véritable cri de ralliement, porté par les supporters comme par les joueurs eux-mêmes. Dans les rues, on entend sans cesse les célèbres « Sí se puede » reprendre en chœur, tandis que les trompettes de Juan Gabriel accompagnent les célébrations jusque tard dans la nuit. Les familles viennent avec les grands-parents, les poussettes côtoient les groupes de jeunes et personne ne semble vouloir manquer cette communion nationale. Même les supporters qui ne peuvent pas accéder aux stades ont trouvé leur propre manière de reprendre possession de leur Coupe du Monde. Loin des loges VIP et des billets vendus à des prix astronomiques, le football retrouve ici une dimension populaire que beaucoup pensaient perdue. « L’ambiance dans les Fans Festivals n’est pas du tout artificielle. Il y en a vraiment beaucoup, ça se sent vraiment qu’ils aiment le foot ici, à Monterrey, à Guadalajara, à Mexico… Le Fan Festival de Guadalajara est considéré comme le meilleur de toute la Coupe du Monde. Parfois, les supporters récupèrent tous les gobelets de bière et de coca pour faire des piles et former une arche de gobelets et ils font voler les gens par-dessus, parfois ils portent les personnes handicapées. Il y a vraiment un côté partage des images assez folles. Le Mexique est l’endroit parfait pour l’accueil des étrangers et des sélections, notamment autour du stade. Je n’ai pas vu de scènes de conflit. On est sur du partage à gogo. Les Japonais sont arrivés déguisés en samouraïs ou en Naruto. Les Mexicains prennent des photos avec eux et certains achètent même des maillots du Japon. Les Mexicains criaient aussi pour la Tunisie, la RD Congo et la Colombie. Tu as des échanges de maillots entre les différents supporters de différentes nationalités », poursuit Ionim Fournier qui a voyagé entre les trois villes hôtes mexicaines. Cette ferveur spontanée donne au Mondial mexicain une couleur unique, presque impossible à reproduire dans les enceintes ultra-sécurisées où chaque déplacement ressemble parfois davantage à un contrôle administratif qu’à une journée de football.

Ce contraste est probablement le plus grand enseignement de cette première moitié de Coupe du Monde. Pendant que les États-Unis et le Canada ont souvent donné l’impression de courir derrière les problèmes d’organisation, les procédures administratives ou les polémiques internationales, le Mexique a répondu par des chants, des sourires et une passion qui déborde de chaque place publique. Même les tensions sociales apparues avant le tournoi, notamment la grève qui avait suscité plusieurs inquiétudes concernant certains services, ont finalement été maîtrisées sans empêcher le pays de faire vivre la compétition dans une atmosphère exceptionnelle. « Les trois stades au Mexique sont dingues. Le Stade Azteca de Mexico est certes un peu vieillot et laid, mais c’est une enceinte mythique où Maradona a fait sa main, où l’Équipe de France a déjà joué. Quand on voit 85 000 personnes habillées toutes en vert avec des mini-sombreros, parfois en famille, ça met une claque. Le stade de Monterrey est plus récent et date de 2012. Il est ultramoderne, fait 55 000 personnes et tu as une vue sur les montagnes derrière. Et celui de Guadalajara a un design de volcan extraordinaire. Ce sont de vrais stades de foot de gros clubs de la Liga MX. Ce sont l’équivalent des stades du PSG, OL et OM mexicains. Contrairement à certains stades aux Etats-Unis et au Canada qui ont été critiqués. Il y a aussi un laisser-faire sympathique pour fêter la Coupe du Monde. Il peut y avoir de la musique, de l’alcool et du bruit jusqu’à très tard dans la nuit, jusqu’à trois heures du matin, comme les Colombiens l’ont fait, sans débordement, ni plainte ou intervention de la police », conclut Ionim Fournier qui pointe, malgré tout, quelques dysfonctionnements « logiques » autour de « certaines lignes de métro » ou autres travaux sur les routes « qui ne sont pas encore terminés ». Lorsqu’on observe les avenues remplies de supporters, les fanfests bondées, les danses improvisées et les célébrations qui se prolongent jusque dans les quartiers populaires, une conclusion s’impose presque naturellement. Le Mexique n’a peut-être pas seulement accueilli des matches de Coupe du monde. Il est surtout devenu le visage de la fête que ce Mondial promettait depuis le premier jour.