L’affiche a tout pour faire saliver les amateurs de football. Mercredi soir, l’Angleterre et l’Argentine se retrouveront pour une demi-finale de Coupe du Monde 2026 qui dépasse largement le simple cadre sportif. D’un côté, les Three Lions rêvent de retrouver une finale mondiale 60 ans après leur unique sacre. De l’autre, l’Albiceleste de Lionel Messi espère poursuivre son aventure vers une quatrième étoile. Comme à chaque confrontation majeure, les regards se tournent naturellement vers le terrain, les choix tactiques et les individualités. Pourtant, depuis le début du tournoi organisé aux États-Unis, au Canada et au Mexique, une autre histoire s’est invitée en filigrane. Celle des Îles Malouines, appelées Falkland Islands au Royaume-Uni, dont le différend territorial continue de nourrir l’imaginaire collectif des deux nations plus de quatre décennies après la guerre de 1982. Cette demi-finale ne constitue donc pas seulement un choc de football, puisque cette rencontre ravive aussi un épisode historique qui reste profondément ancré dans les mémoires des deux peuples. Les indices se sont multipliés tout au long de cette Coupe du Monde 2026. Dès le début de la compétition, la FIFA avait choisi d’écarter les arbitres anglais Anthony Taylor et Michael Oliver de toutes les rencontres impliquant l’Argentine afin d’éviter toute polémique liée au lourd passé qui unit les deux pays. Puis les joueurs argentins ont eux-mêmes alimenté cette dimension symbolique à travers un chant repris dans leur vestiaire après plusieurs victoires. « Pour les Malouines, pour Diego, pour le dernier match de Leo » est rapidement devenu l’un des refrains de cette sélection, provoquant une vive réaction de plusieurs médias britanniques.

Le Daily Mirror y a vu une provocation assumée envers l’Angleterre, rappelant que cette chanson fait directement référence au conflit des Malouines qui avait coûté la vie à plusieurs centaines de soldats en 1982. Dans la presse britannique, cette demi-finale est désormais présentée comme une revanche qui dépasse le rectangle vert. Des scènes de grosses bagarres en tribunes entre supporters anglais et argentins ont d’ailleurs déjà circulé durant le Mondial. L’ombre des Malouines accompagne ainsi cette affiche depuis plusieurs semaines, au point de transformer un immense rendez-vous sportif en événement chargé d’une portée historique et géopolitique rarement égalée. Pour Buenos Aires, les îles Malouines sont occupées par le Royaume-Uni depuis 1833 et demeurent un territoire sous administration coloniale. Malgré plusieurs initiatives des Nations unies, dont la résolution 1514 de 1960 sur la décolonisation, le différend n’a jamais été réglé. Depuis la défaite argentine lors de la guerre de 1982 et les accords de Madrid de 1989, Londres administre l’archipel et exploite ses importantes ressources maritimes, notamment via l’attribution de licences de pêche. Un enjeu économique et géostratégique majeur qui, selon plusieurs spécialistes, dépasse largement la seule question territoriale.
Un conflit particulièrement ancré dans la société
Pour comprendre pourquoi cette rivalité conserve une telle intensité plus de 40 ans après les faits, il faut revenir à la place qu’occupent les Malouines dans les représentations collectives. Selon François Soulard, le conflit dépasse largement la simple question d’un territoire disputé et s’inscrit dans une lecture beaucoup plus globale des rapports de force politiques et géopolitiques. «Il faut changer de lunettes pour saisir en profondeur ce que représentent de part et d’autre les Malouines, non par inclinaison partisane ou idéologique, sinon par souci de fidélité au réel. La guerre de l’Atlantique Sud démarre en mars 1982 suite à un incident mutuellement provoqué par les Anglais et les Argentins dans le port de Grytviken, dans l’île de Géorgie du Sud. La venue autorisée du navire ferrailleur argentin Buen Suceso est dépeinte par les Anglais comme une tentative d’ingérence de Buenos Aires. De fil en aiguille, les faits sont dressés en conflit de faux drapeau et conduisent à une escalade progressive, jusqu’à ce que la Junte militaire argentine engage l’opération armée aux Malouines début avril 1982, après l’échec des négociations et suite à l’aval donné par Washington. Le choc a été peu préparé par les militaires argentins, même si les officiers du Royaume-Uni admettent du bout des lèvres que les combats ont été rudes. L’arène a donc été maquillée et montée en épingle comme une bataille nationaliste de part et d’autre. Des soldats meurent pour leur patrie australe, puis la Junte militaire se décompose, tandis que Margaret Thatcher galvanise son image de vainqueur. Buenos Aires en ressort donc vaincue et vassalisée. Mais sur le fond, la querelle territoriale est secondaire. Il s’est agi essentiellement de forcer le conflit pour opposer artificiellement les deux puissances, mettre les peuples contre les autres et reconfigurer la scène politique argentine. Dans les faits, les élites du pays austral sont partenaires intimes de la puissance britannique depuis avant même les indépendances du XIXe siècle. C’est toujours le cas actuellement. Les Malouines sont l’un des exemples emblématiques de l’usage stratégique de la guerre non pour écraser physiquement un adversaire, mais pour reconfigurer, diviser et dominer une société», nous explique François Soulard, chercheur et entrepreneur, fondateur de Dunia.
Le chercheur basé à Buenos Aires estime également que le football a largement participé à inscrire durablement cette mémoire dans la culture populaire des deux pays. Les rencontres opposant l’Angleterre et l’Argentine prolongent aujourd’hui un imaginaire forgé bien au-delà des terrains, notamment depuis le quart de finale de la Coupe du Monde 1986 marqué par la célèbre Main de Dieu» de Diego Maradona. «Le football, la diplomatie et la culture populaire ont perpétué dans le temps cet accrochage nationaliste, ce qui était précisément l’effet recherché dans le conflit. Les récits historiques et politiques ont aussi entériné de part et d’autre cette confrontation. En 1986, la Coupe du monde a certes donné une revanche sportive et symbolique à l’Argentine. « Celui qui ne saute pas de joie est un Anglais » chante-t-on couramment dans les stades et les sursauts populaires. Mais entendons-nous bien : l’imaginaire d’une majorité d’Argentins conçoit la bataille des Malouines comme une lutte existentielle (elle était une bataille d’affirmation du côté anglais), alors qu’il s’est agi d’une guerre en trompe-l’œil, vouée à duper les masses et à compartimenter les représentations. La fibre nationaliste a été mise au service de cet agenda ourdi qui, je le rappelle, a impliqué tant les dirigeants argentins que britanniques. Dans la mesure où l’épisode des Malouines est une racine du paysage mémoriel et symbolique de l’Argentine, inutile de vous dire qu’il est extrêmement difficile d’aborder le sujet sous cet angle. Mais certains spécialistes se prêtent au jeu», ajoute François Soulard, auteur de La culture du combat en Amérique Latine aux éditions Valeurs Ajoutées et de Combatir en el Nuevo Mundo aux éditions Dunken. A titre d’information, près de 99,8 % des habitants des Falkland Islands ont voté pour rester un territoire britannique lors du référendum de 2013. Seuls 3 électeurs se sont prononcés contre, avec une participation supérieure à 90 %. C’est un chiffre central puisque Londres fonde largement sa position sur le principe d’autodétermination des habitants, tandis que Buenos Aires ne reconnaît pas ce référendum.
Si les relations diplomatiques ont évolué au fil des décennies, la question des Malouines conserve donc une force symbolique qui peut ressurgir à tout moment, particulièrement lorsque le football offre une caisse de résonance mondiale. Pour François Soulard, cette mémoire reste mobilisable malgré un contexte politique différent sous la présidence de Javier Milei. «Sur le plan politique, le gouvernement de Javier Milei s’est clairement tourné vers le monde anglo-saxon depuis 2023, comme il s’est aussi tourné vers Chine comme nul gouvernement auparavant. Les démarcations s’estompent, y compris concernant les bases nationalistes telles que les Malouines dont l’affaiblissement fait dire à certains qu’il y a « collaboration » avec l’ennemi anglais. Cela dit, il suffirait qu’un ou plusieurs haut-dirigeants agitent activement le sujet pour relancer l’imaginaire nationalitaire, voire même quelques accrochages provocateurs sur le terrain de jeu. Les choses vont très vite sur le plan passionnel et informationnel, d’autant plus si d’autres questions structurelles ne limitent pas l’engouement. C’était le cas quelques années en arrière avec le gouvernement de la famille Kirchner. Si la mémoire géopolitique apparaît diluée socialement, souvenons-nous que les Malouines restent avant tout une expression du « diviser pour mieux régner », laquelle trouve un écho naturel dans le football, lui aussi contribuant largement à souligner les délimitations nationales». Mercredi soir, les 22 acteurs tenteront avant tout de décrocher une place en finale de la Coupe du Monde 2026. Mais comme souvent lorsque l’Angleterre croise la route de l’Argentine, le ballon ne raconte jamais toute l’histoire. Derrière les chants, les symboles et les rivalités sportives se cache une mémoire politique qui continue de façonner l’une des affiches les plus singulières du football mondial.
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