Cette fois, c’est terminé. Didier Deschamps a dirigé son dernier match à la tête de l’équipe de France. Une aventure de plus de quatorze ans qui appartient désormais à l’histoire, avec une fin qui n’a pas ressemblé au scénario rêvé. Éliminés en demi-finales de la Coupe du Monde 2026 par l’Espagne, les Bleus ont ensuite terminé leur tournoi par une défaite cinglante contre l’Angleterre (4-6) dans le match pour la troisième place. Une sortie forcément moins brillante que l’image laissée par les années précédentes, mais qui ne doit pas résumer à elle seule une époque entière. Dans quelques jours, l’arrivée officielle de Zinédine Zidane sur le banc tricolore devrait être annoncée, symbole d’une transition immense et d’un passage de témoin presque écrit depuis longtemps. Le football français referme donc définitivement le chapitre Deschamps pour ouvrir celui d’une autre légende. Pourtant, comme souvent avec les monuments du sport, certaines questions semblent parfois difficiles à poser. Lorsqu’un homme a autant gagné, lorsqu’il a ramené une Coupe du Monde à la maison et replacé les Bleus au sommet de la planète football, la moindre critique peut rapidement être perçue comme une forme d’ingratitude. Mais les légendes ne sont pas intouchables. Au contraire, leur grandeur permet d’avoir des discussions à la hauteur de leur héritage. Didier Deschamps restera une figure majeure de l’histoire de l’équipe de France, mais cela n’empêche pas de se demander si cette immense période aurait pu être encore plus exceptionnelle. Est-ce qu’on a le droit d’être frustré par les 14 années de Didier Deschamps ? La question n’est pas une attaque contre l’homme, mais simplement une interrogation sur le décalage possible entre une génération exceptionnelle, un règne historique et un palmarès qui aurait peut-être pu être encore plus imposant.

Une belle épopée de 14 années
Pour beaucoup, la réponse est un non catégorique. Et il existe des arguments extrêmement solides pour défendre cette position. Pendant quatorze ans, la France s’est installée durablement parmi les puissances majeures du football mondial. Une Coupe du Monde remportée en 2018, une finale mondiale disputée en 2022, une finale de l’Euro en 2016, une Ligue des Nations soulevée en 2021, sans oublier une présence quasi permanente dans les derniers tours des grandes compétitions. Cette régularité est tout sauf banale, et des nations historiques donneraient énormément pour afficher une telle continuité. Les supporters français se sont habitués à voir leur équipe atteindre les demi-finales, les finales ou les matchs couperets les plus prestigieux. Cette normalité apparente est en réalité une anomalie statistique. Le football international est impitoyable, et une génération exceptionnelle peut disparaître en quelques années. Une dynamique victorieuse peut s’effondrer brutalement. La France de Deschamps a pourtant résisté à presque toutes les tempêtes. Elle a traversé les années en restant une menace permanente pour les plus grandes sélections de la planète.
Il faut également se souvenir du point de départ. Aujourd’hui, l’équipe de France apparaît comme une institution solide et respectée. Ce n’était pas le cas lorsqu’elle est arrivée dans les mains de Didier Deschamps. Après les années Domenech et une période Blanc qui n’avait pas totalement restauré le prestige perdu, les Bleus devaient reconstruire leur crédibilité. L’ancien coach de l’OM a rétabli une hiérarchie, imposé une discipline collective, redonné une identité compétitive à un groupe qui en manquait cruellement, tout en reconstruisant une relation avec les supporters et les médias. Peu à peu, la France a retrouvé son statut de géant, et les adversaires craignaient à nouveau les Bleus. Les grands rendez-vous n’étaient plus synonymes de catastrophe annoncée, mais d’ambition assumée. Cette stabilité est souvent sous-estimée parce qu’elle dure depuis longtemps. Pourtant, il suffit de regarder l’Allemagne, le Brésil ou l’Italie pour comprendre à quel point le sommet est fragile. Les cycles glorieux ne durent jamais éternellement et les crises arrivent sans prévenir. Les grandes nations peuvent passer en quelques années du statut de favorite mondiale à celui d’équipe en reconstruction permanente. À ce titre, Didier Deschamps a offert à la France un luxe rare, celui de pouvoir rêver presque à chaque compétition.
Un goût amer de frustration ?
Mais la réponse peut aussi être oui. Car derrière cette extraordinaire constance se cache une réalité qui nourrit la frustration d’une partie des observateurs. Au bout du compte, le bilan en trophées majeurs se résume à une seule conquête, la Coupe du Monde 2018. Un exploit immense, historique et incontestable pour un groupe aussi attachant que surpuissant. Pourtant, lorsque l’on mesure le potentiel des générations dirigées par Deschamps, certains peuvent légitimement considérer que le total paraît étonnamment faible. La Ligue des nations reste un titre officiel, mais elle ressemble davantage à un complément de palmarès qu’à un trophée capable de rivaliser avec un Euro ou une Coupe du Monde. Plusieurs occasions majeures ont également laissé un goût amer. La défaite contre la Suisse à l’Euro 2021 demeure un traumatisme sportif tant la France semblait supérieure sur le papier. L’Euro 2024 a, lui aussi, alimenté les critiques avec un jeu souvent laborieux et une impression persistante de potentiel inexploité. Même certaines qualifications brillantes n’ont jamais totalement fait disparaître le sentiment que cette équipe pouvait offrir davantage que ce qu’elle a finalement produit.
La comparaison devient encore plus piquante lorsqu’on regarde ce qui s’est passé ailleurs. Sur les vingt dernières années, une Italie plongée dans une crise profonde a remporté deux trophées majeurs avec la Coupe du Monde 2006 puis l’Euro 2021. La comparaison a évidemment ses limites tant les Italiens ont également connu des humiliations historiques et des absences retentissantes qui ne rendraient jaloux aucun supporter français naturellement. Mais elle rappelle que le football retient avant tout les titres. L’Espagne a eu le temps de dominer le monde, de s’effondrer puis de revenir au sommet avec un nouvel Euro en 2024 et cette Coupe du Monde 2026. L’Argentine de Lionel Scaloni, avec deux Copa América et une Coupe du Monde, a accumulé les trophées en un laps de temps beaucoup plus court. L’Espagne de Luis de la Fuente a également construit un palmarès impressionnant très rapidement. Et c’est là que naît la frustration. Non pas parce que Deschamps aurait échoué. Ce serait absurde, mais parce que certains estiment qu’avec Mbappé, Griezmann, Pogba, Lloris, Kanté, Varane, Dembélé, Benzema, Giroud et bien d’autres qui ont suivi jusqu’à la génération d’Olise, Tchouaméni et Upamecano, la France possédait sans doute la matière première la plus riche du football mondial. Dès lors, la question devient inévitable. Une seule Coupe du Monde est-elle le reflet exact du potentiel de cette génération ou le minimum qu’elle devait atteindre ?
Zinédine Zidane
Didier Deschamps
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