Foot Mercato : Lionel, quel sentiment domine après l’élimination face à l’Angleterre : la fierté d’avoir marqué l’histoire de la RDC ou la déception d’être passé tout proche de l’exploit ?

Lionel Mpasi : franchement, la déception était présente juste après le coup de sifflet final, mais elle s’est vite estompée. C’est surtout la fierté qui prédomine : celle d’avoir représenté la RDC à la Coupe du Monde. Les Congolais étaient fiers de nous et le monde entier a appris à nous connaître. Même dans la rue, quand tu entends les gens parler, tu sens qu’on a fait vibrer pas mal de personnes à travers le monde. Et on en est fiers.
FM : vous avez réalisé un match exceptionnel avec plusieurs arrêts face à Jude Bellingham et Harry Kane. Est-ce le genre de match que vous imaginiez réaliser plus jeune ?
LM : oui, forcément. En tant que gardien, tu t’imagines toujours faire un match où tu es beaucoup sollicité. C’est là que tu te sens le mieux, lorsqu’il y a des arrêts à faire. C’est exactement le type de match que j’imaginais étant petit. J’ai essayé de bien faire mon travail et ça a tenu pendant 70 minutes. Ensuite, la fatigue et l’expérience ont beaucoup pesé. Ils ont plus l’habitude de ces rendez-vous-là et ça s’est vu. C’est un peu rageant, parce qu’on a fait jeu égal avec eux et qu’on a encaissé ces deux buts en dix minutes.
FM : qu’est-ce que ce parcours en Coupe du Monde a révélé sur le caractère de cette équipe ?
LM : il ressemble à notre équipe depuis l’arrivée de Sébastien Desabre. Faire nul contre le Portugal, alors que tout le monde s’attendait à une rouste, c’est totalement nous. Ça nous a permis d’entrer dans le tournoi avec confiance. Face à la Colombie, on savait qu’on allait souffrir, mais on n’est pas passés loin de les accrocher. Et avant d’affronter l’Ouzbékistan, on avait tous ce scénario en tête : prendre un point sur les deux premiers matchs et jouer notre qualification contre eux. C’était un match à notre image. Depuis que je suis en sélection, on a souvent vécu ce genre de rencontres : on commence doucement, on est menés, mais on ne lâche jamais. On n’a pas paniqué, les entrants ont fait la différence et c’est le travail collectif qui a été récompensé.
FM : à la fin du match contre l’Angleterre, on vous a vus tous réunis autour de Cédric Bakambu. Que vous êtes-vous dits ?
LM : c’était un moment très fort, qui nous a marqués. Cédric a été le garant de ce groupe depuis le départ. Il n’est pas étranger au fait que de nombreux joueurs, comme moi, soient venus en sélection. Je ne suis pas du genre à trop montrer mes émotions après un match. Mais ce moment était riche en émotions, parce qu’il nous a parlé avec le cœur, comme un bonhomme. Il nous a dit : "Je suis fier de vous, les gars." C’est une aventure qui a commencé il y a longtemps. On a dû cravacher pour se qualifier, 52 ans après. On est passés par des moments difficiles, on a été critiqués, mais on est toujours restés soudés.
FM : est-ce que ce moment symbolise la fin de cette génération ?
LM : je ne pense pas. On n’a pas 20 ans, mais on n’en a pas 40 non plus ! On s’était fixé un objectif au début de cette aventure, quand le coach est arrivé. Cette Coupe du Monde va forcément amener des changements, et on l’espère, parce qu’on veut que le football congolais continue de grandir. Mais on aura déjà été les garants de tout ça. Je pense surtout que c’est une étape dans le redressement de la RDC.
« Mon histoire avec la RDC ressemble un peu à ma carrière »
FM : pourquoi avoir choisi de représenter la RDC, après avoir pourtant joué en Équipe de France en jeune ?
LM : cela s’est fait très rapidement. Ce n’était même pas seulement une question de représenter le pays de mes parents : j’ai toujours été élevé dans la culture congolaise, même lorsque j’étais chez les jeunes avec la France. Après, quand tu es au centre de formation du PSG, tu accèdes plus facilement à la France. J’étais là-bas, mais j’ai toujours gardé un lien avec la RDC. Une fois que j’ai été approché par le staff, à Rodez, j’ai donné mon accord direct. Ce n’était pas la sélection d’aujourd’hui, il y avait pas mal de soucis. Mais dès que j’ai eu cette opportunité, je l’ai saisie. J’ai fait le choix du cœur, alors que ma mère était sceptique. Aujourd’hui, c’est la première heureuse de ma décision.
FM : avec 32 sélections, vous vous êtes rapidement imposé comme un taulier. Imaginiez-vous prendre une telle place en sélection ?
LM : j’y pensais, oui. Mon histoire avec la RDC ressemble un peu à ma carrière. En club, j’ai toujours dû aller chercher les choses. À Rodez, j’ai été numéro 2 pendant quatre ans avant de pouvoir jouer. En sélection, c’était pareil, je suis arrivé en tant que remplaçant. Mon année de chômage, entre 2015 et 2016, m’a aussi donné cette force. J’ai disputé deux amicaux en 2022, mais mon premier match officiel était face au Gabon (juin 2023, victoire 0-2). On jouait à l’extérieur, on avait perdu nos deux premiers matchs de qualification à la CAN 2023 et le numéro 1 était suspendu. À partir du moment où le coach m’a mis sur le terrain, je devais être bon. Je l’ai été et c’est là que mon aventure avec les Léopards a vraiment commencé.
FM : avoir autant de responsabilités rajoute-t-il une pression supplémentaire ?
LM : non, au contraire. C’est un privilège de pouvoir être un cadre dans ce groupe-là. Je ne me considère pas à la hauteur des Chancel (Mbemba), Cédric (Bakambu) ou Samuel (Moutoussamy), qui étaient là bien avant moi. Ils ont tous davantage souffert que moi en sélection. J’essaie simplement de transmettre ce que je peux à la nouvelle génération.
FM : Sadiki, Mukau, Mbuku… comme vous, ils ont joué dans d’autres sélections jeunes avant de représenter la RDC. Quel regard portez-vous sur l’arrivée des joueurs binationaux ?
LM : le Congo en a besoin, surtout quand on voit les autres nations africaines présentes en haut du classement FIFA. Tu as besoin de binationaux qui évoluent dans de grands clubs et qui ont envie de représenter le pays. Félicitations à eux, parce qu’ils ont fait ce choix très jeunes. C’est la "jeunesse dorée" ! Merci à eux pour ce qu’ils font pour le pays. Et pour ceux qui hésitent : franchement, les gars, vous avez vu qu’on sait aussi jouer au foot en RDC. On a aussi le droit de voir notre pays rayonner en Coupe du Monde. N’hésitez pas, venez et on vous accueillera à bras ouverts !
« On n’est plus les mêmes Congolais qu’avant »
FM : quel a été votre moment le plus difficile en sélection jusqu’à présent ?
LM : la défaite face au Sénégal (2-3), en septembre, pendant les éliminatoires. Elle m’a fait plus mal que l’élimination contre l’Algérie à la CAN au Maroc. Tu fais 0-0 et tu n’es pas loin de les accrocher. Le fait qu’il y ait eu le barrage contre la Jamaïque (0-1, après prolongation) a un peu atténué la douleur. Tu as perdu, certes, mais tu pouvais te concentrer sur ton objectif : te qualifier pour la phase finale du Mondial. C’était moins douloureux que face au Sénégal, où on menait 2-0. Peut-être que si on avait gagné contre l’Algérie et atteint les 1/4, on se serait vus trop beaux et on aurait peut-être perdu face à la Jamaïque.
FM : depuis l’arrivée de Sébastien Desabre, la RDC connaît une belle ascension en termes de résultats. Quelles sont les clés de son management ?
LM : la discipline et le travail. Lorsqu’il est arrivé, il nous a réunis et il nous a démontés. On était assis devant lui et il nous a dit : "Vous ne vous rendez pas compte ?" À l’époque, on n’arrivait plus à gagner, même un amical. Il nous rappelait ce que représentait le fait de jouer pour le Congo. Il nous disait aussi que certaines primes étaient parfois versées avant même de jouer, alors que la situation n’était pas normale. Il a posé un règlement : si tu sors de ce cadre, tu paies une amende ou tu es écarté du groupe. Plusieurs joueurs qui jouaient avant en sélection n’ont plus été rappelés à cause de ça. Il y a aussi la confiance et l’humilité. On n’a plus besoin de faire trop de bruit.
FM : cette confiance s’est-elle aussi exprimée face au Nigeria, lorsqu’il a accepté de conserver un changement pour votre remplaçant, Timothy Fayulu, avant la séance de tirs au but ?
LM : face au Nigeria en barrage (le 16 novembre, 1-1, 3-4 aux t.a.b.), c’est moi qui ait eu l’idée. J’ai demandé au coach de garder un changement, parce que je sentais bien Tim’. On avait bossé les tirs au but la veille et il m’a suivi. Merci à lui de m’avoir écouté. Donc oui, ça prouve que le coach a confiance en nous et on essaie de lui rendre ça sur le terrain. Quand on regarde nos matchs, on le voit : on est durs à jouer. On n’est plus les mêmes Congolais qu’avant. On a battu le Cameroun et le Nigeria, deux grandes nations africaines et on est allés à la Coupe du Monde.
FM : après Sénégal-RDC (1-1), vous étiez monté au créneau pour soutenir Arthur Masuaku. Comment vivez-vous ces moments où l’un de vos partenaires est ciblé ?
LM : on est une famille, on se bat tous les jours ensemble. Je partage ma chambre avec Arthur et, si je vois que ça lui fait mal ou que cela touche sa famille, c’est comme si on me touchait moi. Ce jour-là, je me sentais d’extérioriser ce que je ressentais, donc j’ai fait ce post public. Je me rappelle que, dans la foulée, Moutoussamy m’avait envoyé un message en me disant que je devais l’enlever, parce que les gens pourraient l’utiliser contre nous. Je l’ai supprimé, mais il avait déjà été relayé. Ce n’était pas un message de haine. Je voulais juste dire : "On se bat comme des fous pour le pays. Allez-y, parlez, de toute façon, on n’en tient pas compte."
« Mon rêve ultime ? Gagner la CAN »
FM : ça fait un an que vous êtes au Havre, où vous avez découvert la Ligue 1. Comment se passe votre collaboration avec Didier Digard ?
LM : très bien ! La Ligue 1 a été une magnifique découverte. Je suis tellement heureux de l’avoir découverte avec le HAC, parce que tout s’est fait naturellement dans la continuité. Je pouvais avoir une petite appréhension, car la Ligue 1 est différente de la Ligue 2. Mais je suis arrivé dans le groupe et tout a été très fluide. Tout le monde a été top avec moi, on a bien travaillé et j’ai eu l’opportunité de disputer mes premières minutes, face à Rennes (le 18 janvier). Avec le coach, ça se passe très bien. Je suis content qu’il ait prolongé. C’est quelqu’un que je suivais lorsqu’il évoluait à Paris, donc c’est top.
FM : vous êtes arrivé au HAC dans la peau d’un numéro 2 derrière Mory Diaw. Comment décririez-vous votre relation ?
LM : on a une histoire de fou. On était déjà au centre de formation du PSG à 15 ans, en concurrence. Chacun a ensuite fait son chemin et lui aussi a galéré. Puis, on s’est retrouvés à Rodez (2024-2025), où il est venu prendre ma place en cours de saison. Il est ensuite parti, alors qu’il me restait un an de contrat. Il s’est entendu pour signer au Havre. Je suis ensuite entré en contact avec le club et j’ai parlé avec Nicolas Douchez, qui était intéressé par mon profil. On s’est croisés trois fois, c’est fou. Notre relation est nickel. C’est aussi ce qui a permis à la saison de bien se passer. La relation qu’on a avec Mory a beaucoup compté. Il a été performant. Quand on a fait appel à moi, je l’ai été aussi. On a obtenu ce maintien lors de la 34e journée, lorsqu’il a arrêté un penalty contre Lorient, et ce n’est pas anodin.
FM : quelles sont vos ambitions personnelles et collectives pour la suite, avec le HAC et les Léopards ?
LM : avec Le Havre, on entre dans une saison de transition. Il y a pas mal de personnes qui sont parties, comme Matthieu Bodmer (directeur sportif). Il faudra reconstruire le groupe pour la quatrième saison consécutive en Ligue 1. Quant à moi, j’aspire à avoir davantage de temps de jeu. Il me reste un an de contrat : si c’est ici, je vais essayer d’en gratter plus. Si c’est ailleurs, ce sera pareil. Avec la RDC, on est maintenant une nation attendue pour la CAN 2027. Je dis pas qu’on sera favoris, mais les gens auront plus d’attentes. On espère faire mieux que lors des deux compétitions précédentes et continuer à progresser. Gagner une CAN avec le Congo, c’est mon rêve ultime. Ce serait incroyable pour tous les Congolais.
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