La chute du projet FIFA Forward Enterprise pourrait bien avoir provoqué un séisme beaucoup plus important qu’un simple revers politique pour Gianni Infantino. Celui qui semblait encore il y a quelques semaines intouchable et largement favori à sa propre succession à la présidence de la FIFA en 2027 voit désormais son avenir fragilisé par une fronde mondiale. Son idée de créer une nouvelle société commerciale valorisée autour de 20 milliards de dollars, chargée de gérer une partie des droits commerciaux de la Coupe du Monde et d’autres compétitions, a déclenché une opposition rarement observée depuis son arrivée au pouvoir. La FIFA souhaitait ouvrir une partie du capital de cette structure à des investisseurs privés proches de Donald Trump afin de lever plusieurs milliards de dollars, avec la promesse d’importantes redistributions aux 211 associations membres. Mais cette stratégie a rapidement été perçue comme une tentative de transformer les compétitions internationales en actifs financiers. Face à la pression, la FIFA a finalement abandonné cette proposition après l’opposition croissante de plusieurs confédérations.

Le problème pour Gianni Infantino est que cette crise a dépassé le simple débat économique. L’UEFA, d’abord, a été la première grande institution à partir au combat, dénonçant un projet préparé dans l’opacité et estimant que la FIFA avait franchi une ligne rouge. L’instance européenne a été rejointe par la Concacaf, l’AFC et plusieurs fédérations nationales qui ont réclamé davantage de transparence dans la gouvernance mondiale, avant que la CAF et la CONMEBOL, fidèles alliés du dirigeant italo-suisse, sortent tardivement du silence. Même des acteurs traditionnellement plus proches de Zurich ont exprimé leurs réserves, tandis que le Qatar a au contraire apporté son soutien au président de la FIFA après le retrait de la réforme. Cette bataille a surtout révélé un isolement nouveau pour Infantino, accusé par ses opposants de concentrer les décisions autour de lui sans véritable consultation. L’ancien conseiller, Carlos Cordeiro, et plusieurs responsables du football mondial ont notamment critiqué la méthode employée autour de ce dossier.
Et si Bruxelles entrait dans la danse ?
La dimension politique de cette crise pourrait désormais jouer un rôle majeur dans la prochaine élection présidentielle de la FIFA. Si Gianni Infantino conservait jusqu’ici une position de force grâce au soutien attendu de nombreuses fédérations membres et à une capacité importante de redistribution financière via les programmes FIFA Forward, la contestation européenne a changé la donne. L’Union européenne, elle-même, n’a pas officiellement pris position contre le président de la FIFA, mais plusieurs eurodéputés se sont déjà emparés de dossiers liés à la gouvernance de l’instance. En juillet, 72 membres du Parlement européen avaient notamment demandé une enquête du comité d’éthique de la FIFA sur les questions liées à l’indépendance des décisions sportives et aux éventuelles influences politiques autour du cas Folarin Balogun, sans que cela constitue une position officielle du Parlement européen. Cette mobilisation montre néanmoins que le football mondial n’est plus totalement isolé des institutions politiques européennes lorsque des questions de gouvernance, de transparence ou d’intégrité sportive sont posées. Glenn Micallef, commissaire européen chargé du Sport, a dénoncé la « commercialisation incessante » du football et appelé à une réflexion approfondie sur les conséquences de la réforme de la FIFA. Il rappelle notamment que les décisions économiques liées au football doivent respecter le droit européen de la concurrence et appelle à une consultation élargie des acteurs du jeu.
L’Union européenne dispose également de plusieurs leviers indirects pour peser dans ce rapport de force, même si la FIFA reste une organisation basée en Suisse et indépendante des institutions européennes. Bruxelles peut agir sur les sujets liés au droit de la concurrence, à la transparence financière, à la protection des consommateurs ou encore au statut particulier du sport dans l’espace européen. L’arrêt Bosman de 1995, qui a profondément transformé le marché des joueurs en appliquant les règles européennes de libre circulation, reste l’exemple le plus célèbre de l’influence du droit européen sur le football. Plus récemment, la Cour de justice de l’Union européenne a encore rappelé, avec l’affaire Super Ligue en 2023, que les fédérations sportives ne pouvaient pas fonctionner sans respecter certains principes de transparence et de contrôle lorsqu’elles exercent des fonctions économiques. Ces précédents donnent aux opposants à Infantino un cadre juridique pour réclamer une gouvernance plus ouverte, même si l’Union européenne ne peut pas directement organiser une élection à la FIFA. La bataille se jouera donc surtout sur la capacité de l’UEFA et de ses fédérations membres à transformer leur poids politique en influence électorale.
C’est précisément l’objectif d’Aleksander Čeferin et de l’UEFA dans les prochains mois. L’instance européenne ne semble plus vouloir seulement bloquer un projet précis, mais remettre en question la manière dont Gianni Infantino dirige la FIFA. Elle réclame désormais des comptes sur les décisions prises autour des calendriers, des nouvelles compétitions et des grandes orientations économiques de l’organisation. Selon plusieurs informations du Times, du Telegraph et du Sun, l’UEFA pourrait chercher à convaincre suffisamment de fédérations pour provoquer un congrès extraordinaire et mettre la pression sur le président sortant. Les statuts de la FIFA permettent aux associations membres de demander une telle réunion sous certaines conditions, ce qui place les 55 fédérations européennes dans une position stratégique. La réélection de Gianni Infantino, qui semblait presque acquise avant cette crise, dépendra donc désormais de sa capacité à reconstruire une confiance largement fissurée. Le retrait de FIFA Forward Enterprise a stoppé une tempête, mais il a surtout révélé une fracture profonde autour du modèle de gouvernance de la FIFA…
Des lois existent…
L’Union européenne dispose également d’un arsenal juridique et politique qui pourrait compliquer sérieusement la stratégie de Gianni Infantino. Si Bruxelles ne possède aucun pouvoir direct sur l’élection présidentielle de la FIFA, elle peut néanmoins s’appuyer sur plusieurs fondements du droit européen pour examiner les conséquences économiques et institutionnelles d’une réforme comme FIFA Forward Enterprise. Le premier levier concerne les articles 101 et 102 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, qui encadrent respectivement les pratiques anticoncurrentielles et les abus de position dominante. La question centrale posée par les opposants au projet repose sur la concentration des pouvoirs entre les mains d’une même institution, capable à la fois de fixer les règles du football mondial, d’organiser les compétitions les plus lucratives de la planète et de chercher à maximiser la valeur commerciale de ces mêmes événements. Cette situation pourrait alimenter des interrogations sur la neutralité des décisions prises par la FIFA et sur un éventuel déséquilibre économique dans un marché où l’instance dispose d’une influence considérable. À cela s’ajoute l’article 165 du TFUE, qui reconnaît la spécificité du sport tout en défendant une vision fondée sur l’intégrité, la bonne gouvernance et la participation des acteurs concernés. C’est tout le principe du modèle sportif européen, basé sur la solidarité financière, la protection du rôle social du sport, l’ouverture des compétitions selon le mérite sportif et l’implication des fédérations, clubs, joueurs et supporters dans les grandes orientations.
Les opposants à FIFA Forward Enterprise estiment justement que l’arrivée d’investisseurs privés dans l’exploitation commerciale des compétitions de la FIFA pourrait éloigner le football de ce modèle en renforçant une logique purement financière. La Commission européenne pourrait donc utiliser ce cadre juridique et politique pour demander davantage de garanties sur la transparence, la séparation des pouvoirs et la protection de l’intérêt général du football. Sans pouvoir directement empêcher Gianni Infantino de se représenter en 2027, l’Union européenne peut en revanche renforcer considérablement la pression autour de sa gouvernance et offrir un soutien institutionnel aux acteurs qui réclament une profonde réforme du fonctionnement de la FIFA. Pour Aleksander Čeferin et l’UEFA, le soutien potentiel des institutions européennes représente donc une arme supplémentaire pour fragiliser l’image de Gianni Infantino et peser sur une élection de 2027 qui semblait jusque-là largement acquise au président sortant. Le combat ne se joue plus uniquement dans les couloirs de Zurich, mais désormais aussi dans les institutions européennes.
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