Par le grand nombre de joueurs prêtés, Chelsea attire la lumière. Certains enchaînent les clubs tandis que d'autres ont été vendus. Etat des lieux de cette stratégie.

Un système lucratif
De Bruyne, Lukaku, Matic, Salah... La liste est longue et le sujet en est presque devenu un maronier : mais pourquoi Chelsea prête-t-il autant de joueurs chaque année et surtout, comment s'articule cette stratégie ? Ce sont tant de joueurs qui ont été achetés par Chelsea, prêtés puis revendus quelques années plus tard. Mais plus que ces grands noms, ce qui retient davantage l'attention c'est la quantité et l'enchaînement des prêts de certains. Pour le présent exercice, autour de quarante joueurs appartenant aux Blues évoluent dans des contrées plus ou moins lointaines. Un des principaux artisans de la mise en place de ce système de prêts de masse a été Michael Emenalo, ex-directeur sportif de l'AS Monaco. Directeur technique de 2011 à 2017, il jouissait de prérogatives larges, qui allaient de la supervision du programme de l'académie à son réseau international de recrutements de jeunes joueurs. «Le club a recruté les meilleurs jeunes aux quatre coins du monde, les a prêtés avant de les vendre avec des profits», écrivait The Times en novembre.
Les Blues ont souvent été critiqués pour cette politique «agressive», mais ils ont toujours réfuté l'idée que le but était avant tout financier. En septembre 2015 déjà, Emenalo expliquait sur Chelsea TV : «Nous avons la difficile tâche [...] d'essayer de trouver un équilibre et de réussir en étant sûrs que nous avons les bons joueurs au bon moment», expliquait-il. «Chelsea insiste sur le fait que le développement des joueurs est la priorité. L'idéal est un joueur comme Courtois, prêté trois ans, et qui est devenu un gardien de classe mondiale, analyse Liam Twomey, qui couvre Chelsea pour ESPN. Si le joueur progresse à tel point qu'il peut être vendu pour une belle somme, c'est également considéré comme un succès». Et les exemples ne manquent pas : Kevin De Bruyne, Romelu Lukaku, Thibaut Courtois, Nathan Aké, Ryan Bertrand, Mohamed Salah, Nathaniel Chalobah, Thorgan Hazard, Bertrand Traoré... «Bien sûr, Chelsea préfèrerait avoir De Bruyne aujourd'hui que les 22 millions d'euros qu'ils ont eu, lance Liam Twomey. La grande erreur de Chelsea a été de ne pas inclure des clauses de rachat quand ils les vendaient. Ils ont commencé à le faire maintenant».
Une tentative de régulation ?
Face à ces nombreux prêts (41 cette saison, 38 l'année passée, 38 en 2016, 33 en 2015), la FIFA a affiché sa volonté de réagir. Si les réformes ne visent pas directement Chelsea, ou d'autres équipes de Premier League, elles les concernent au plus haut point. Deux objectifs affichés par l'instance internationale du football mondial : permettre un meilleur développement des jeunes joueurs et empêcher l'exploitation commerciale. En novembre, The Times révélait que cette réforme devrait être mise en forme pour la saison 2020-21. La FIFA souhaiterait abaisser le nombre de prêts possibles à 6 ou 8. Une interrogation demeure : les prêts intra-pays et les joueurs «homegrown» (formés au club ou dans un autre club du pays avant 23 ans) seront-ils concernés ? Une autre limite devrait s'appliquer sur le nombre de joueurs qu'un même club pourrait accueillir. Le quotidien britannique narrait la nécessité pour certaines écuries de changer de «business model». Deux options alors : «donner du temps de jeu aux jeunes ou les vendre plus tôt». Toutefois, cette réforme ne devrait pas être une révolution pour Chelsea. Cette saison, une vingtaine de joueurs sont prêtés en Angleterre, la plupart a moins de 23 ans. D'ailleurs, ESPN avançait que Chelsea se disait «optimiste» quant aux changements proposés et qu'en l'état, si les propositions étaient retenues, quatorze joueurs seulement seraient concernés.
Le club a franchi une nouvelle étape quand, à l'été 2016, Eddie Newton était nommé «loan technical coach» (une sorte de directeur technique des prêts) avec «au moins sept personnes dans ce département» assure Christophe Lollichon. C'est un ancien joueur de la maison, et il a été assistant de Roberto Di Matteo. Lui-aussi, dans une interview accordée au London Standard Evening, défendait la stratégie de son club. «Ce que les gens ne voient pas, c'est toute notre implication dans ce procédé avec nos joueurs. Vous pouvez attaquer notre stratégie de prêt autant que vous le souhaitez mais certains de nos joueurs sont traités avec plus de soin que certains clubs qui sont supposés s'occuper de joueurs qu'ils ont devant eux, lançait-il. Parfois c'est frustrant car tout le monde veut jouer en équipe première mais il n'y a que onze places. C'est un outil que nous utilisons pour développer les joueurs dans un Championnat national au lieu de les faire jouer en U21. Tous les joueurs sont différents, certains se développent rapidement, d'autres ont besoin de plus de temps. Mais nous sommes confiants d'avoir de nombreux talents qui sont capables de s'imposer».
Un accompagnement des joueurs en net progrès
De nombreux talents peut-être, mais capables de s'imposer, a priori, pas tellement. Les exemples d'intégration réussie en équipe première sont rares. «Si on regarde la liste des joueurs prêtés, il y en a bien sûr qui ne vont probablement jamais jouer au club, avance Liam Twomey. On ne peut nier que le système a rapporté beaucoup d'argents ces dernières années, quasiment autant que les ventes si on prend en considération les indemnités de prêts», Matej Delac, prêté une dizaine de fois entre 2010 et 2018, défend également la politique de son ancien club. «De l'extérieur, ça fait beaucoup, mais tous les gens qui écrivent dessus doivent voir comment ils travaillent et font progresser les joueurs, explique-t-il. On lit beaucoup qu'ils gâchent des carrières, je ne dirais jamais ça, je suis toujours reconnaissant, je suis un homme heureux et j'ai beaucoup appris». Des critiques que modèrent également Christophe Lollichon. «On a eu une grande réflexion pour avoir une large page de recrutement sans jeter des joueurs qui n'ont pas le niveau, explique le responsable du suivi des gardiens de la cellule de prêts. Il faut saluer le travail remarquable fait par Emenalo. Un pont a été créé entre les joueurs en prêt et l'équipe première. Il y a cette stabilité travaillée en amont, une vraie équipe technique pour effectuer ce travail».

Matej Delac, qui a très bien connu le système, revient sur le suivi de son club. «Ils envoient des rapports après chaque match, et les vidéos par mail aussi. Dans mon cas, c'était Christophe Lollichon avec Henrique Hilario qui s'en chargeaient, analyse-t-il. Lollichon venait au moins une fois par mois me voir, et quand j'étais en Belgique, au moins deux fois. Il venait à mon appartement, on analysait tous mes matches, mes axes de progression. Ils prennent vraiment soin de leurs joueurs». Sur les dernières années, il apparait que le suivi des joueurs par le club «parent» s'est amélioré. «C'est normal de balbutier au début. On n'envoie pas nos joueurs en septembre en leur disant "on se revoit en juin". Il y a eu une évolution, nous avons des groupes WhatsApp pour échanger avec les joueurs ou entre l'équipe de techniciens du fait de nos déplacements réguliers, explique Christophe Lollichon. C'est un contact hebdomadaire. L'idée est de regarder tous les matches du joueur et quand il y en a 40, ça fait du travail. Chacun a ses joueurs, Paulo (Ferreira) ou Eddie (Newton) en ont entre 11 et 13 par exemple».
Un constat d'évolution que partage Matej Delac. «En 2010-11 ce n'était pas pareil, il n'y avait pas autant de prêts. Ils sont sur un autre niveau et font un travail sérieux désormais, explique le gardien de but. Ca a beaucoup changé. Il y a un département des prêts, comme il peut y avoir pour les jeunes, ce sont comme nos coaches». Le club, avec son département des prêts, s'emploie à procéder à un travail minutieux. «On détermine ses axes de progression, on rencontre les entraîneurs pour connaître l'exigence du club, son style, ce qu'ils attendent de notre joueur et l'aider à aller au-delà de ces nouvelles contraintes, énumère Christophe Lollichon. Il reçoit toutes les analyses de match, on se focalise sur 2-3 axes de progression déterminés, il reçoit ses vidéos de match avec des commentaires interactifs sur ce qui est bien et ce qu'il faut travailler». Lucas Piazon (prêté cinq fois depuis janvier 2013) était aussi interrogé sur le sujet sur Sky Sports en mai 2018. «C'est mieux maintenant. Les gars comprennent mieux ce qu'est un prêt et ce qu'il faut faire pour se développer pour jouer en équipe première à Chelsea ou ailleurs, déclarait le Brésilien. On s'améliore et notre compréhension du système aussi. Le contact qu'ils ont avec nous est plus régulier aussi. Avant c'était seulement quelques fois, c'est beaucoup plus désormais. On se sent un peu plus proche du club».
Chelsea et le Vitesse, une histoire d'amour
Il y a quelques années, Lucas Piazon a été prêté au Vitesse Arnhem, une des destinations préférées de Chelsea. Les liens entre le Vitesse Arnhem et Chelsea remontent à 2010, lorsque que le club était racheté par Merab Jordania. «Une fois le Vitesse racheté, Chelsea a vu l'Eredivisie comme un environnement idéal pour le développement de ses joueurs, explique Alex Lammers journaliste pour De Gelderlander. Le Vitesse récupère des joueurs qu'ils ne pourraient pas se payer autrement, Chelsea paie une part du salaire». Un système donnant-donnant en somme. «Pour Chelsea, les jeunes peuvent avoir du temps de jeu, pour le Vitesse, ils récupèrent des talents qu'ils n'auraient normalement pas», explique le journaliste, qui cite Mason Mount, Matt Miazga et Nemanja Matic comme exemples. Les joueurs ont généralement du temps de jeu et peuvent ainsi progresser comme le club parent l'entend. Vingt-six joueurs ont fait la navette de Londres aux Pays-Bas (voir la liste plus bas). Le dernier d'entre eux est le gardien portugais Eduardo. En juin dernier, son contrat expirait et il n'était pas prolongé. Mais quelques jours plus tard, Chelsea le rappelait pour lui donner un contrat d'un an et il était ensuite envoyé en prêt... au Vitesse. «Je crois que ça relève plus d'un service commun, à 36 ans, Eduardo n'a plus une grande valeur pour Chelsea», explique Alex Lammers.
Il y a eu jusqu'à joueurs sept prêtés en même temps au club. «La Fédération néerlandaise de football (KNVB) a mené deux fois des enquêtes, en 2010 et 2015, avec pour conclusion que même si l'instigateur du rachat, Alexander Chigirinsky, est un ami et associé de Roman Abramovich, il n'y a pas de management ou de propriété commune des clubs, explique le journaliste néerlandais. Cela n'irait de toute façon pas à l'encontre des lois du football, il est possible d'avoir plusieurs clubs, comme la famille Pozzo (Watford, Udinese) ou City Football Group». En ce qui concerne Matej Delac, son premier prêt a aussi été au Vitesse. Cette année-là, le gardien venait de quitter le club, et il devait prendre la relève. Mais il l'assure, «la plupart des prêts vient d'une décision commune». «Le joueur a son mot à dire, et c'est aussi souvent le triptyque famille-agent joueur. On recherche le club qui semble le mieux adapté aux caractéristiques du joueur, à ses traits de personnalité, explique l'ancien entraineur des gardiens de l'équipe première des Blues. C'est aussi une réflexion financière, si le salaire est pris en charge, les clubs n'en ont pas toujours les moyens. Cet aspect n'est pas le plus important, mais c'est l'évolution du joueur et son temps de jeu. Nous recherchons des structures où ils vont jouer des matches d'homme».
Les joueurs prêtés par Chelsea au Vitesse Arnhem
2010-11 : Matej Delac, Slobodan Rajkovic, Nemanja Matic (3)
2011-12 : Tomás Kalas, Ulises Davila, Patrick van Aanholt (3)
2012-13 : Patrick van Aanholt (deuxième prêt), Tomás Kalas (deuxième prêt), Gaël Kakuta (3)
2013-14 : Patrick van Aanholt (troisième prêt), Gaël Kakuta (deuxième prêt), Sam Hutchinson, Cristian Cuevas, Lucas Piazon, Bertrand Traoré, Christian Atsu (7)
2014-15 : Bertrand Traoré (deuxième prêt), Wallace Oliveira, Josh McEachran (3)
2015-16 : Lewis Baker, Danilo Pantic, Nathan, Isaiah Brown, Dominic Solanke (5)
2016-17 : Lewis Baker (deuxième prêt), Nathan (deuxième prêt), Matt Miazga, Mukhtar Ali (4)
2017-18 : Matt Miazga (deuxième prêt), Fankaty Dabo, Charlie Colkett, Mason Mount (4)
2018-19 : Eduardo, Jake Clarke-Salter, Charly Musonda (3)
Trop de prêts tue le prêt
Pour expliquer la multiplication des prêts de certains joueurs, il y a une autre donnée importante à prendre en compte. «En fait, Chelsea a du mal à vendre certains joueurs prêtés car les clubs ne veulent pas payer ce que Chelsea demande et ils savent que de toute façon que le joueur sera disponible en prêt, décrypte Liam Twomey. C'est pour cela que certains joueurs se retrouvent dans des cycles interminables de prêts». De son côté, dans une interview accordée à Goal il y a quelques semaines, Kenneth Omeruo (sept prêts depuis janvier 2012) évoquait les difficultés d'intégration et ces «cycles» de prêts. «La plupart du temps, je rejoins les clubs après la présaison. Je la fais avec Chelsea et ensuite je pars [...]. Tu n'as pas beaucoup de temps pour prouver ta valeur et il faut saisir cette opportunité quand elle arrive», racontait le joueur. «Je crois que la plupart des joueurs sont réalistes quant à leurs chances d'intégrer l'équipe première. Mais même s'ils ne sont pas satisfaits de leur situation, c'est difficile pour eux de s'en plaindre publiquement alors qu'ils sont sous contrat», relate Liam Twomey. Ces antécédents pourraient aussi desservir le club dans certains cas, comme pour des jeunes talentueux comme Mason Mount (en prêt à Derby County), Tammy Abraham (Aston Villa) ou Hudson-Odoi encore au club mais dont l'avenir est incertain. «Le grand problème pour Chelsea, c'est que les meilleurs jeunes anglais sont bien conseillés maintenant, et ils ont plus de pouvoir s'ils laissent courir leur contrat, déplore le journaliste. N'ayant pas la réputation d'intégrer des jeunes, ils n'ont pas de crédibilité quand ils disent à ces talents qu'ils auront leur chance s'ils sont patients».
Christophe Lollichon tient à nuancer sur les critiques dont son club a été l'objet. «Dans une académie, vous ne pouvez pas avoir que des pépites, et pour les encadrer vous ne pouvez pas avoir de mauvais joueurs. Parfois, on arrive à un stade où le joueur ne peut pas atteindre l'équipe première, explique-t-il. Chelsea veut avoir une dimension humaine, pour ces joueurs qui n'auront pas la chance de jouer avec nous, on les accompagne. Ce n'est pas philanthropique, mais on veut les aider à avoir une valeur sur le marché, pour leur offrir une porte de sortie après Chelsea, d'où les prolongations de certains joueurs. Ils ont été recrutés, il faut assumer et les accompagner au mieux». Un des facteurs qui poussent les jeunes à s'engager avec Chelsea, et en dépit d'une politique d'intégration, est l'attractivité du club. «C'est difficile pour un jeune de dire non à Chelsea, c'est dans le top européen. C'était pareil pour moi, avoue Matej Delac. Cette chance peut ne venir qu'une fois dans une vie. Même si vous savez que vous irez en prêt, vous avez un contrat avec eux, et on vous regarde différemment. Chelsea, ça fait toujours bien sur un CV».
Cela peut entraîner un autre problème à en croire Christophe Lollichon : «Parfois, il peut y avoir un refus du joueur d'être prêté dans une équipe, alors il reste dans l'attente de mieux, mais ça peut conduire à des déceptions». Là-encore, le rôle de l'agent et l'entourage du joueur entre en ligne de compte. Quoi qu'il soit, le système des prêts de Chelsea a fait des émules. Manchester City, dans des proportions moindres, commence à prêter plus de joueurs et Arsenal vient d'engager son premier «loan manager». A l'avenir, il conviendra de voir si une éventuelle réforme (de masse) du système de prêts pourrait remettre en cause ce modèle et forcer les équipes comme Chelsea à revoir leur approche. A l'inverse, les grosses écuries ne devraient pas se priver, voire pourrait étendre l'influence de ce fameux département des prêts.
Jérémy Docteur
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