Pour la première fois depuis 2004, l'Olympique de Marseille se retrouve en position d'atteindre une finale de Coupe d'Europe. Il y a quatorze ans, le club phocéen s'en était remis à deux exploits de Didier Drogba pour éliminer Newcastle (2-0). Souvenirs.

Avant la furie du match retour face à Leipzig (5-2) il y a deux semaines, les plus fervents supporters marseillais attendaient depuis longtemps de vivre un moment de fusion avec leur équipe en Coupe d'Europe. Malgré un quart de finale de Ligue des champions en 2012, il fallait plutôt remonter au printemps 2004 pour qu'ils trouvent trace d'un Vélodrome aussi incandescent. Un soir de demi-finale retour de Coupe de l'UEFA face à Newcastle (2-0, après un 0-0 à l'aller), le Vélodrome (non couvert à l'époque) avait pris feu et porté son équipe vers une finale moins inoubliable face à Valence (0-2).
«J'ai commencé à aller au stade, j'avais une dizaine d'années, j'ai vécu beaucoup de matches au Vélodrome, et je ne pense pas avoir vécu une telle ambiance, affirme José Anigo, alors entraîneur de l'OM. Ce stage qui bouge, cette impression de ne rien entendre, les spectateurs qui restent tous au coup de sifflet final pour célébrer avec les joueurs...» «Je n'ai plus jamais connu une telle ambiance dans un stade, abonde Steve Marlet. Pourtant, j'ai joué des gros matches, mais ça, c'est au-delà de ce tout ce que j'ai vécu ailleurs. C'était complètement dingue. Le stade tremblait, on ne pouvait même pas se parler à trois mètres !»
Anigo : «L'apogée de son aventure à l'OM»
Au milieu du vacarme, un nom est scandé plus fort que les autres. Beaucoup plus fort. Pour couronner une saison exceptionnelle, la seule de sa carrière à l'OM (à moins que...), Didier Drogba vient d'inscrire ce 6 mai 2004 un doublé plein de classe pour envoyer tout Marseille en finale. «On peut considérer ce match comme l'apogée de son aventure à l'OM, estime Anigo. Les gens du foot le connaissaient déjà, mais ç'a permis au grand public de le découvrir. Quand tu joues la Coupe d'Europe et que tu domines à ce point, ça te donne la possibilité d'exploser complètement au plus haut niveau.»
Après le 0-0 accroché à l'aller, Drogba ne laisse qu'un quart d'heure de répit à la défense des Magpies, avant de signer un enchaînement passé depuis à la postérité : lancé par Camel Meriem côté droit, il élimine Aaron Hugues d'un crochet derrière sa jambe d'appui, avant de tromper Shay Given du pied gauche, en déséquilibre (18e). Sous les yeux ébahis de son coéquipier Steve Marlet : «Ce crochet, ce dribble "à la Drogba" a marqué tout le monde, moi y compris. Il l'avait fait deux ou trois fois avant en match, mais là, c'est multiplié par mille parce qu'il marque derrière, dans une demi-finale de Coupe d'Europe... C'est pour ça que c'est resté, et que ce geste est devenu une "Drogba".»
«C'est le genre de choses que beaucoup de joueurs essaient, mais que peu réussissent, explique Anigo. Et puis le réussir à un tel niveau, c'est encore autre chose. Il y a très peu de joueurs capables de faire ça à une telle vitesse, et dans un tel contexte.» À l'époque, le héros la joue plus modeste dans les colonnes de L'Equipe : «En fait, la passe de Camel est tellement bonne qu'elle avait déjà quasiment éliminé le défenseur. Après, je sais que je dois éviter de frapper à droite de Given parce que c'est son meilleur côté. Même dans ces moments, tout est réfléchi.»
Grâce à son numéro 11, l'OM prend l'avantage, tient le choc, résiste... avant de tomber dans la folie pure à dix minutes du coup de sifflet final. Sur un coup franc excentré, Laurent Batllès improvise une combinaison et envoie le ballon en retrait sur Didier Drogba, qui s'est extirpé du marquage et propulse le ballon au fond des filets (82e). Cette fois, plus de doute, Marseille est en route pour Göteborg. «À cette période, il aurait même pu frapper sur l'engagement, ça finissait pleine lucarne ! Tout ce qu'il touchait se transformait en or, rembobine Marlet. D'ailleurs ce deuxième but, c'est de l'impro, mais avec la réussite qui était la sienne, ça s'est transformé en but. Ça traduit aussi notre état d'esprit du moment, complètement décomplexé et porté par ce public phénoménal.»
Marlet : «Face à Drogba, les défenseurs avaient la fièvre»
«À ce moment-là, on se regarde tous et on se dit : "Putain, on est en finale..." C'est surréaliste, tu as l'impression de planer... Un truc que seul un drogué peut vivre, en fait ! Et puis après, je me suis souvenu du premier match contre Dniepr (16es de finale aller), avec un penalty de Didier qui marque malgré une glissade... On passe par un trou de souris (1-0, 0-0) et finalement on se retrouve en finale.» Plus que jamais, donc, cette épopée porte la marque Drogba. «Sans la Coupe d'Europe, il n'aurait pas le même statut à l'OM, affirme son ancien coach. S'il avait simplement marqué ses buts en Championnat, il aurait mis plus de temps à sortir de l'OM. Mais là, tout le monde parlait de lui : il avait fait un gros match à Liverpool, il avait plié Newcastle... Il s'est ouvert en grand les portes de l'Angleterre.»
La suite de l'histoire s'écrira donc à Londres, avec le succès que l'on connaît. «Je n'étais pas surpris qu'il passe un cap à Chelsea, assure Marlet, en revanche, qu'il le fasse aussi rapidement et dans un tel club... Mais c'était déjà un attaquant qui pesait, qui avait un vrai ascendant sur ses adversaires. Quand on jouait certaines équipes, je sentais que les défenseurs avaient un peu la fièvre...»
Ce qui a marqué José Anigo, ce n'est pas l'attitude des adversaires, mais plutôt la personnalité unique de Didier Drogba : «Quand tu es un jeune entraîneur et que tu as un relais comme ça sur le terrain et dans un vestiaire, c'est juste fantastique. Il avait pris un tel pouvoir sur le terrain, dans le jeu, pfff. Mais il était aussi un leader de vestiaire. On finissait nos causeries, tout était briefé à la virgule près, et il nous demandait de quitter la pièce pour prendre la parole juste avant d'entrer sur le terrain, donner un dernier coup de boost à ses partenaires.» Ce qui fait dire à l'actuel coach de Levadiakos que le destin de l'ancien Guingampais était bel et bien tracé : «Il n'y a jamais de hasard quand on parle de grands joueurs. Du travail, de la personnalité, du talent, oui, mais du hasard, non.»
Phoenix Rising
Didier Drogba
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