Il est 3 heures du matin passé quand le communiqué tombe. L’Olympique de Marseille annonce, dans une sobriété presque clinique, la fin de sa collaboration avec Roberto De Zerbi « d’un commun accord ». La formule est devenue un classique du football moderne, un vernis diplomatique qui masque souvent une réalité plus brutale. En l’occurrence, le timing, en pleine nuit, et le contexte, trois jours après l’humiliation (5-0) au Parc des Princes face au PSG, racontent autre chose qu’une séparation apaisée. Arrivé à l’été 2024 dans un emballement général, volé au nez et à la barbe des grandes écuries européennes et présenté comme « un tacticien incroyable à qui il faudra donner les armes », l’Italien quitte la Canebière dix-huit mois plus tard par une porte nocturne dérobée. Entre investissements massifs, ambitions européennes retrouvées et désillusions en série, son passage à Marseille se referme sur un sentiment d’inachevé et de gâchis, presque brutal au regard des promesses initiales et du statut international dont il jouit en Italie et en Angleterre. Car l’histoire marseillaise de De Zerbi est celle d’un grand huit émotionnel.

Tout avait pourtant commencé fort avec un (5-1) éclatant à Brest, un jeu ambitieux, une deuxième place arrachée au terme de la première saison et le retour en Ligue des Champions. L’OM avait mis les moyens avec près de 90 M€ à l’été 2024, encore 95 M€ en 2025, pour épouser la vision exigeante de son coach. Mais derrière les victoires marquantes, les fissures apparaissaient déjà avec des défaites surprenantes contre Strasbourg ou Auxerre, relâchements inexpliqués, incapacité à stabiliser une défense pourtant renforcée. La saison suivante, malgré une série de cinq victoires en septembre et un OM leader confiant, tout a progressivement déraillé avec des expulsions décisives en Europe, une élimination sèche de la phase de championnat à Bruges, des tensions internes, des bagarres entre cadres et un message qui ne passe plus. Déjà tenté de plier bagage en janvier, Roberto De Zerbi, combatif en façade, laissait filtrer son étonnement face au comportement de certains joueurs de son équipe qu’il disait ne « plus comprendre ». Le nul contre le Paris FC puis la gifle au Parc ont précipité une décision mûrie en coulisses. Officiellement amiable, officieusement inévitable. Ce n’est pourtant pas la première fin agitée dans la carrière du technicien italien.
Des licenciements masqués ?
Pour comprendre ces fins de cycle, il faut remonter à Foggia, là où tout commence vraiment. En 2014, Roberto De Zerbi reprend le club en Lega Pro, en pleine reconstruction. Il impose déjà ses idées de relance courte, de maîtrise du ballon, dans un contexte de troisième division italienne peu habitué à ce raffinement tactique. Foggia monte en Serie B en 2017 et développe un football salué pour sa modernité. Mais les difficultés financières du club plombent la dynamique. Malgré le maintien sportif acquis sur le terrain, Foggia est rétrogradé administrativement. De Zerbi quitte alors le navire dans un climat d’injustice plus que de conflit. Cette première séparation marque un trait constant, celui de sa capacité à survivre aux turbulences sportives, mais pas aux structures instables. À Palerme, en 2016, sa première grande exposition en Serie A s’était soldée par un licenciement sec après une série noire de sept défaites consécutives. Deux mois, pas plus. La rupture avait déjà été abrupte, mais davantage sportive que politique. Dans un club instable, réputé pour son impatience chronique, le jeune entraîneur n’avait pas eu le temps d’imposer ses idées. À Benevento, l’année suivante, le scénario fut différent mais tout aussi cruel. Nommé pour tenter de sauver le promu, De Zerbi avait insufflé du jeu et du courage à une équipe condamnée par son manque d’expérience. La relégation était inévitable et la séparation actée en fin de saison, sans fracas, mais sans miracle non plus. Ces deux expériences ont forgé sa réputation d’idéaliste, parfois en avance sur les moyens de ses équipes, souvent fidèle à ses principes même lorsque le contexte l’étrangle. Là encore, pas de crise institutionnelle majeure, mais des dynamiques sportives négatives et des directions qui choisissent de couper court avant l’enlisement, comme un dialogue qui ne passe pas plus sans réelle explication.
À Sassuolo, en revanche, la fin eut une autre tonalité. Trois saisons pleines, une identité de jeu saluée dans toute l’Italie, une équipe capable de rivaliser avec les cadors sur des séquences de possession maîtrisée. C’est là que De Zerbi s’est affirmé comme l’un des entraîneurs les plus stimulants de sa génération. Lorsqu’il annonce son départ en mai 2021, ce n’est ni un licenciement ni une rupture conflictuelle. Il explique avoir atteint le maximum possible avec les ressources du club. Le discours est posé, presque philosophique. Un cycle se termine, il faut un nouveau défi. L’entraîneur lombard a quitté le navire neroverdo en laissant une empreinte claire et une relation saine avec sa direction. Rien à voir avec la brutalité de Palerme. Pas de clash public, mais une séparation réfléchie, presque naturelle, même si certains évoquent des divergences stratégiques sur l’ambition du club et la capacité à franchir un palier européen. Au Shakhtar Donetsk, l’histoire est brutalement interrompue par l’invasion de l’Ukraine en 2022. Roberto De Zerbi reste plusieurs semaines sur place avec ses joueurs étrangers avant de quitter le pays dans un contexte dramatique, salué pour son attitude. À Brighton, en revanche, la fin avait été plus politique. Après avoir succédé à Graham Potter avec brio et qualifié le club en Europe, il quitte les Seagulls d’un commun accord à l’issue de la saison 2023-2024. Officiellement, des divergences sur la stratégie de recrutement et la vision à long terme. Déjà, le terme « accord mutuel » masquait des tensions réelles avec la direction anglaise. Au fond, Roberto De Zerbi ne quitte jamais un club dans la neutralité. Soit le contexte s’effondre autour de lui, comme à Foggia ou au Shakhtar, où des éléments extérieurs rendent la continuité impossible.
Soit les résultats deviennent trop lourds à porter, comme à Palerme, et désormais à Marseille. Soit il estime avoir atteint la limite structurelle du projet, comme à Sassuolo ou à Brighton, préférant partir avant l’usure. Mais son départ de l’OM est différent, car il concentre un peu de chacune de ces fins précédentes, tout en les poussant à un degré supérieur de chaos. Il y a la crise sportive et la spirale négative des résultats, comme à Palerme. Il y a le sentiment d’un environnement devenu instable, traversé par des tensions internes, comme à Foggia. Il y a aussi cette impression d’un désalignement stratégique progressif avec la direction et certains cadres, rappelant Brighton. Et pourtant, à Marseille, tout s’est entremêlé en même temps. Jamais auparavant une séparation de De Zerbi n’avait cumulé autant de paramètres contradictoires avec des investissements massifs, des ambitions affichées, un retour en Ligue des Champions, puis un effondrement public symbolisé par une humiliation dans le Classique. Le communiqué nocturne, la brutalité du timing, l’image d’un entraîneur qui semblait encore vouloir se battre quelques heures plus tôt, donnent à cette fin une dimension presque irréelle. Ce n’est ni un simple licenciement sportif, ni une divergence stratégique polie, ni un départ dicté par des circonstances extérieures. C’est un mélange explosif des trois. À l’OM, la rupture a atteint un niveau de tension médiatique, émotionnelle et institutionnelle inédite dans sa carrière. Elle ne ressemble pas aux autres parce qu’elle les contient toutes. Elle est à la fois logique au regard de la dynamique et spectaculaire dans sa mise en scène. Chez De Zerbi, les départs sont rarement tièdes. Mais celui de Marseille restera sans doute comme le plus mouvementé, le plus chaotique et le plus singulier d’une trajectoire qui n’a jamais su choisir la voie de la tranquillité.
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